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Le Japon fantastique en traductions

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Miyazawa Kenji (1896-1933)

 

Chuumon no ooi ryôriten (Décembre 1924)

Traduit du japonais par Philippe L.

 

Le texte original, disponible à l’adresse suivante, appartient au domaine public et est libre de droits. http://www.aozora.gr.jp/cards/000081/files/43754_17659.html

 

Merci à mes relecteurs, Aurèle et Ambre.

 

 

Un restaurant très exigeant

 

Deux jeunes gentilshommes, qui avaient tout à fait l’air de soldats anglais, munis de rutilants fusils et accompagnés de deux chiens qui ressemblaient fort à des ours blancs, marchaient dans les profondeurs de la montagne, où l’on entendait bruisser les feuilles des arbres. Ils disaient :

— Cette montagne est proprement scandaleuse. Il n’est même pas foutu d’y avoir le moindre oiseau ou la moindre bestiole. J’aimerais quand même bien pouvoir tirer sur quelque chose, comme ça, pan !, sur n’importe quoi, je m’en fiche.

— Ce serait vraiment génial si on pouvait tirer deux ou trois coups sur le flanc jaune d’un cerf. Il tournerait, tournerait et puis, paf ! il tomberait d’un coup.

L’endroit où ils se trouvaient était vraiment loin dans les profondeurs de la montagne. Ils s’étaient tellement éloignés que le chasseur professionnel qui les avait conduits jusqu’ici, déconcerté, avait fini par prendre un autre chemin.

Et puis comme c’était une montagne vraiment terrifiante, les chiens-ours blancs, tous les deux, furent pris de malaise, gémirent un moment, crachèrent un peu d’écume et moururent.

— Bon, ben tout ça me fait perdre 2'400 yens, dit un des gentilshommes, en essayant vite fait de remuer les paupières de son chien.

— Pour moi, 2'800, dit l’autre d’un air dépité, en tordant la tête du sien.

Le premier, en voyant la mine plutôt mauvaise de l’autre, déclara, tranquillement :

— Moi je pense que je vais bientôt rentrer.

— Bah, ben justement, je me disais aussi, j’ai un peu froid, et puis j’ai faim, je pense que je vais rentrer.

— Restons-en là, alors. On pourra toujours acheter sur le chemin du retour du faisan à dix yens à l’auberge d’hier pour en ramener chez nous.

— Ils avaient du lapin, aussi. Ça reviendra tout à fait au même. Alors, on y va ?

Or, ce qui était quelque peu ennuyeux, c’est qu’ils ne savaient pas le moins du monde comment faire pour rentrer.

On entendait les bruits du vent qui soufflait fort, des herbes qui frémissaient, des feuilles qui bruissaient et des arbres qui cognaient.

— J’ai vraiment faim. J’ai tellement mal au ventre depuis tout à l’heure que je n’arrive plus à tenir.

— Moi aussi, pareil. Je n’ai plus tellement envie de marcher.

— Ah, j’aimerais tellement manger…

Ils échangeaient ces paroles debout dans les hautes herbes qui frémissaient.

À ce moment-là, ils regardèrent derrière eux par hasard pour constater qu’il y avait une grande bâtisse de style occidental.

Et, sur l’entrée, il y avait un panneau qui disait :

 

RESTAURANT

Cuisine occidentale

WILDCAT HOUSE

Au Chat sauvage

 

— Tiens, justement, c’est bien. En plus c’est ouvert. On entre ?

— Hé, c’est bizarre de trouver ça dans un endroit pareil, non ? Mais bon, je pense surtout qu’on devrait pouvoir y manger quelque chose.

— Bien sûr qu’on pourra. C’est ce qui est écrit sur l’enseigne, non ?

— Bon, on entre ? J’ai tellement envie de manger que je pourrais m’écrouler.

Ils se tenaient tous les deux dans l’entrée. Elle était faite de briques de pierre cuite blanche, c’était vraiment cossu.

Il y avait là une porte en verre à doubles-battants, et il était écrit, en lettres d’or :

 

« Entrez donc, qui que vous soyez. Cela ne nous dérange pas du tout. »

 

Ils furent remplis de joie en lisant ces mots et dirent :

— Qu’est-ce que tu penses de ça, hein ? Le monde est quand même bien fait, quand on regarde ; aujourd’hui on n’a eu que des ennuis, mais là, tout va pour le mieux. Cette maison n’est peut-être qu’un simple restaurant, mais on va tout simplement pouvoir faire bombance.

— C’est bien ce qu’il semble. C’est tout à fait ce qu’ils entendent par « cela ne nous dérange pas du tout ».

Ils poussèrent la porte et pénétrèrent dans le bâtiment. Ils se retrouvèrent aussitôt dans un couloir. À l’arrière de la porte en verre, des lettres d’or annonçaient :

 

« Nous accueillons avec grand plaisir les personnes un peu enrobées et les jeunes gens. »

 

Les deux furent encore plus heureux d’être ainsi accueillis avec grand plaisir.

— Hé, nous correspondons exactement au profil des gens qui sont accueillis avec grand plaisir !

— C’est vrai qu’on cumule les deux, nous.

Ils avancèrent d’un pas ferme le long du couloir pour arriver, cette fois, à une porte peinte en bleu clair.

— Elle est vraiment bizarre, cette maison. Pourquoi est-ce qu’il y a autant de portes ?

— C’est le type russe. C’est toujours comme ça, dans les régions froides ou en montagne.

Tandis qu’ils ouvraient la porte, ils lurent les lettres jaunes qui se trouvaient au-dessus :

 

« Notre restaurant a beaucoup de commandes, nous vous remercions pour votre compréhension. »

 

— Il est vraiment très fréquenté, pour un tel coin de montagne.

— Oui. Regarde, même à Tokyo, des restaurants comme ça, il n’y en a pas beaucoup sur les grandes avenues.

Tout en parlant, ils ouvrirent la porte. Et, de l’autre côté :

 

« Nos commandes sont quelque peu nombreuses, mais nous vous prions de les supporter l’une après l’autre. »

 

— Qu’est-ce que c’est que ça ? fit un des gentilshommes, une grimace sur le visage.

— Hum, cela doit sûrement vouloir dire que comme ils ont beaucoup de commandes, les préparatifs prendront du temps et ils nous prient de bien vouloir les excuser.

— ça doit être ça. J’aimerais bien qu’il y ait quelque part une salle dans laquelle on puisse entrer.

— Et puis j’aimerais bien m’asseoir à une table.

Cela dit, ce qui les ennuyait, c’est qu’il y avait encore une porte. Et, sur son côté, il y avait un miroir sous lequel était posé une brosse à long manche.

Sur la porte, en lettres rouges, était écrit :

 

« Chers clients, nous vous prions de bien vouloir mettre ici vos cheveux en ordre ainsi que de retirer la boue de vos vêtements. »

 

— Voilà qui est tout à fait raisonnable. Quand nous étions à l’entrée, tout à l’heure, j’ai sous-estimé l’idée que je me faisais du fin fond de la montagne.

— C’est un établissement aux manières strictes. Il doit sûrement y avoir souvent des gens bien importants qui y viennent.

Ils brossèrent tous deux leurs cheveux de façon correcte et retirèrent la boue de leurs chaussures.

Cela fait, qu’en fut-il ? À peine eurent-ils reposé la brosse sur la table que celle-ci devint claire comme la brume, disparut et que le vent se mit à souffler fort dans la pièce.

Ils furent tellement surpris qu’ils se serrèrent l’un contre l’autre, ouvrirent d’un coup sec la porte et se rendirent dans la salle suivante. Ils pensaient tous les deux que cela commençait vraiment à bien faire, qu’ils voulaient vite manger quelque chose de chaud et reprendre un peu de vigueur.

Une nouvelle inscription bizarre ornait cette fois l’intérieur de la porte.

 

« Veuillez déposer ici vos fusils et vos cartouches. »

 

Ils virent qu’il y avait un plateau noir, juste à côté.

— C’est évident, il n’y a pas moyen de prendre un repas avec un fusil.

— Non, il y a des gens bien importants qui viennent.

Ils se débarrassèrent de leurs armes, défirent leurs ceintures et déposèrent le tout sur le plateau.

Il y eut une nouvelle porte, noire.

 

« Veuillez retirer vos chapeaux, vos manteaux ainsi que vos chaussures. »

 

— Qu’est-ce qu’on fait, on les retire ?

— Tant pis, retirons-les ! C’est comme ça, ceux qui viennent ici sont des gens bien importants.

Ils pendirent leurs chapeaux et leurs pardessus aux clous, retirèrent leurs chaussures et passèrent la porte suivante en tapotant des pieds.

Il y avait écrit, à l’arrière de la porte :

 

« Veuillez déposer ici vos épingles de cravates, boutons de manchette, lunettes, porte-monnaie et autres objets métalliques ou un tant soit peu pointus. »

 

Juste à côté de la porte, il y avait également un gros coffre-fort peint en noir, grand ouvert. Il y avait même la clef.

— Ha ha, c’est vrai qu’il arrive que l’on cuisine à l’électricité : les objets métalliques peuvent poser problème. Et c’est sûrement parce que les choses pointues sont dangereuses qu’ils nous demandent de nous en débarrasser.

— C’est sûrement ça. Et, à voir, on paie sûrement l’addition ici en revenant.

— Certainement.

Ils retirèrent leurs lunettes, enlevèrent leurs boutons de manchettes, les placèrent dans le coffre et firent ensuite cliqueter la serrure.

Il y eut sous peu une nouvelle porte devant laquelle se trouvait un pot de verre. Voici ce qu’on pouvait lire au-dessus :

 

« Nous vous prions de vous badigeonner complètement le visage, les mains et les pieds avec la crème contenue dans ce pot. »

 

En effet, ils constatèrent que le pot contenait bel et bien de la crème fraîche.

— Mais pourquoi donc doit-on se badigeonner de crème ?

— Ah ben ça, c’est sûrement parce qu’il fait très froid dehors. Avec la chaleur de la salle, on pourrait attraper des craquelures, ça sert à les éviter. Et puis là-bas, au fond, il y a des gens bien importants qui viennent. Mine de rien, nous allons peut-être bien nous rapprocher de la noblesse, ici !

Après avoir enduit leurs visages et leurs mains avec la crème du pot, ils retirèrent leurs chaussettes et s’en badigeonnèrent les pieds. Et puis, comme il en restait encore, ils firent semblant de s’en mettre sur la figure pour en manger un peu.

Ils ouvrirent ensuite précipitamment la porte suivante, et là, il était écrit :

 

« Avez-vous correctement appliqué la crème partout ? En avez-vous bien mis sur vos oreilles ? »

 

Un petit pot de crème était posé ici aussi.

— C’est vrai, c’est vrai, je n’en ai pas mis sur mes oreilles ! J’ai bien failli leur faire attraper des craquelures ! Le patron des lieux est vraiment scrupuleux, niveau préparatifs.

— Ouais. Il fait bien attention aux moindres détails. Cela dit j’aimerais bien manger quelque chose, c’est insupportable ces couloirs qui vont on ne sait où.

Et donc, juste devant, se tenait la porte suivante.

 

« Le repas est presque prêt.

Vous n’aurez pas même à attendre un quart d’heure.

Nous vous ferons bientôt manger.

Nous vous prions de vous asperger du parfum contenu dans le flacon. »

 

Et puis, devant la porte, un flacon de parfum métallique rutilant était posé.

Ils s’aspergèrent tous deux la tête dans un clapotement.

Le parfum avait plutôt une odeur de vinaigre.

— Il est vraiment bizarre, ce parfum. Mais qu’est-ce que c’est ?

— C’est une erreur. La fille de service devait avoir le rhume et elle s’est trompée de contenu.

Ils ouvrirent la porte et entrèrent.

Derrière, il y avait écrit, en gros caractères :

 

« Il a été rude de notre part que de vous adresser toutes ces commandes. Nous sommes désolés. Nous nous arrêterons ici. Nous vous prions de bien vouloir vous étaler sur tout le corps, et abondamment, le sel qui se trouve dans le pot. »

 

Comme de bien entendu, il y avait là une grosse salière de porcelaine bleue, mais, cette fois, c’est remplis d’épouvante qu’ils se regardèrent de leurs visages recouverts de crème.

— C’est vraiment bizarre.

— Moi aussi, je trouve que c’est bizarre.

— Quand ils disaient beaucoup de commandes, en fait, c’est à nous qu’ils les adressaient...

— Donc, du coup, mon avis c’est que, ce magasin de cuisine occidentale, ils ne la font pas manger aux gens qui viennent, mais ils apprêtent leurs clients façon cuisine occidentale. Ce, ce, ce… qui veut dire que, que, que… c’est nous qui, qui, qui…

Il tremblait, et tremblait, et tremblait tant et tant qu’il ne pouvait plus rien dire.

— C’est, nous, nous, qui… Aaah…

Lui aussi tremblait, tremblait et tremblait tant et tant qu’il ne pouvait plus rien dire.

— Fuis…

Un des gentilshommes tenta de pousser la porte derrière eux en tremblant toujours de peur, mais, ô surprise, elle ne bougea pas d’un pouce.

Au fond se trouvait encore une porte avec deux grands trous de serrure et sur laquelle se découpaient la forme d’une fourchette et d’un couteau argentés. On pouvait lire :

 

« Vraiment, nous vous félicitons de vous être donné toute cette peine.

Vous voilà maintenant parfaitement apprêtés.

Bien, bien, veuillez à présent passer à l’intérieur. »

 

Et puis, depuis les trous de serrure, deux globes oculaires promenaient leur regard vers eux.

— Aaah. Il tremblait, et tremblait, et tremblait.

— Aaah. Lui aussi tremblait, et tremblait et tremblait.

Ils se mirent tous les deux à pleurer.

À ce moment-là, dans la porte, on put entendre chuchoter.

— Ça ne va pas. Ils nous ont remarqués. On dirait bien qu’ils ne se sont pas recouverts de sel.

— Ben oui, c’est normal. Le chef a vraiment écrit n’importe quoi. C’était vraiment idiot, d’écrire que toutes ces commandes étaient rudes, que nous sommes désolés, tout ça.

— Ça ne fait rien. De toute façon il ne nous donnera même pas un reste d’os…

— Oui. Mais si jamais ils ne viennent pas par ici, ce sera de notre faute.

— Bon, appelons-les. Hé, chers clients, entrez, je vous en prie. Entrez. Mais entrez-donc. Les assiettes sont lavées, les légumes sont prêts et salés. Nous n’avons plus qu’à vous y assortir, et puis vous mettre sur des assiettes toutes blanches. Entrez vite.

— Allons, entrez, entrez. Et puis, si jamais vous n’aimez pas la salade… Dans ce cas, on pourra faire un feu pour vous faire frire, voulez-vous ? Quoi qu’il en soit, entrez donc.

Nos deux amis étaient passablement tourmentés et leurs visages se froissèrent comme des vieux chiffons de papier ; ils se regardèrent et pleurèrent sans voix en tremblant de tout leur corps.

À l’intérieur, on se mit à nouveau à les appeler en ricanant.

— Entrez, entrez. Si vous pleurez comme ça, vous allez faire tomber toute cette crème que vous avez mise, non ? Allons, c’est l’heure. Nous apportons les couverts. Allons, entrez.

— Entrez vite. Le chef a déjà préparé sa serviette, il a pris son couteau et il se lèche les babines : il vous attend, chers clients.

Ils pleuraient, et pleuraient, et pleuraient encore.

Et puis, soudain, derrière, on entendit « Ouaf ! Ouaf ! Ouah ! », et les deux chiens-ours blancs bondirent dans la pièce en fracassant la porte. Les yeux dans les trous de serrure disparurent aussitôt, les chiens gémirent, « Uh… », tournoyèrent dans la pièce, et, après avoir aboyé encore une fois, « Ouaf ! », ils bondirent brusquement dans la pièce suivante. La porte s’ouvrit dans un bruit lourd et les chiens y disparurent comme s’ils y étaient aspirés.

On entendit une voix s’élever dans la profonde obscurité au-delà de la porte :

— Miaou, ksssssss, ronron, puis on se mit à entendre des bruissements.

La salle s’évanouit en fumée, et nos deux amis se mirent à trembler de froid : ils se tenaient dans l’herbe.

Ils virent que leurs pardessus, chaussures, porte-monnaie et épingles de cravates étaient pendus à une branche, là-bas, ou déposés sur les racines, ici. Le vent soufflait fort, les herbes frémissaient, les feuilles bruissaient et les arbres émettaient des sons lourds.

Les chiens revinrent en gémissant, « Ouh ».

Et puis, derrière, quelqu’un se mit à les appeler :

— Messieurs, messieu-eurs !

Ils retrouvèrent aussitôt leurs forces et hurlèrent :

— Hé ! Ho ! On est là ! Viens vite !

Le chasseur professionnel, revêtu d’un chapeau de paille, arrivait en se frayant un chemin dans les herbes qu’il faisait frémir.

Les deux gentilshommes furent enfin complètement rassurés.

Ils mangèrent des gâteaux de riz que le chasseur avait emmenés, achetèrent du faisan à dix yens sur le chemin du retour et rentrèrent à Tokyo.

Par contre, une fois de retour, même après un bon bain, leurs visages froissés comme des vieux chiffons de papier, eux, ne retrouvèrent jamais leur aspect d’origine.

 

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Philippe L.,Traducteur - dans Littérature japonaise Traduction Miyazawa Kenji